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Tribune

Lundi 19 juillet 2010 | 15h10

Une ruralité en très haut débit pourquoi faire ?

Pierre Ygrié est président de l'association les Webs du Gévaudan. Très actif, défenseur inlassable du numérique pour le monde rural, il signe une tribune qui soulève des questions essentielles.


Dans notre monde imprévisible il serait bien prétentieux de vouloir « prévoir » les bouleversements de la révolution numérique. Tout au plus pouvons nous tenter de dire ce que nous voulons pour nos territoires ruraux en partant d’une simple constatation: l’homme de demain devra rechercher, selon nous , un équilibre entre deux modes de « connexion »...

1. une « connexion » naturelle et « transparente » (sans contraintes techniques) à la société de l’information , source d’épanouissement personnel et de « business » professionnel.

2. une « connexion » permanente à la nature dont il fait partie (on l’a un peu oublié en occident !), qu’il doit donc impérativement protéger et qui lui apportera le bien être qu’il trouve de moins en moins dans les agglomérations.

Prendre le contre-pied

Dans l’article « Notre « projet pour la Lozère » nous avions suggéré de prendre le contre-pied de certaines politiques tendant à favoriser le regroupement des populations dans les villes. L’arrivée du très haut débit doit être l’occasion d’ « enfoncer le clou » !

Les ruraux veulent un accès égalitaire  à la société de l’information via les deux réseaux de communication de demain, le réseau principal en fibre optique et un réseau complémentaire « aérien » pour la mobilité. En faisant émerger une demande quasi unanime de très haut débit les assises des territoires ruraux ont apporté des enseignements précieux. Les ruraux savent  aujourd’hui ce que leur apporterait du très haut débit dans tous les domaines à commencer par deux domaines clés, la santé et l’éducation.

Il faut aller beaucoup plus loin en organisant des « assises citoyennes » regroupant ruraux et « citadins en mal de campagne » pour tenter de répondre à une question trop peu posée mais fondamentale à nos yeux : « que pourraient apporter des territoires ruraux en très haut débit à la France et aux Français ? ».

Vive la télé présence

Le développement des réseaux optiques autorisera, entre autres, la télé présence. Il s’agit là d’une avancée considérable dont nous n’avons pas encore pris conscience… une occasion de réfléchir sereinement aux apports du numérique dans les territoires ruraux non seulement en termes économiques mais aussi et peut-etre surtout en termes sociétaux. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements bien que ce ne soit pas, loin de là, un problème technique.

Pour ce qui me concerne, le hasard a fait que j’ai pris conscience de ce phénomène il y a près de 20 ans en 1991 au Futuroscope dans les locaux de France Télécom où était organisée une vidéoconférence. Se retrouver nez à nez avec des personnes présentes physiquement dans quelques grandes villes françaises dont j’ai oublié le nom depuis n’est pas un souvenir anodin !

Cet« incroyable effet de présence obtenu par la fluidité parfaite de l’image et surtout l’échange des regards, comme dans une rencontre réelle » m’a profondément marqué. Près de 20 ans plus tard, avec la commercialisation déjà amorcée d’outils collaboratifs permettant le travail à distance et le développement prévisible de la télé présence grâce aux réseaux de très haut débit, les travailleurs de l’économie de la connaissance, la seule dont la « matière première » (l’information) soit potentiellement disponible n’importe où, pourront peut-être un jour choisir le« coin de territoire » où ils souhaitent vivre !

Un regard sur l'avenir

Vivre aux fins fonds de la campagne lozérienne ou aveyronnaise ne sera plus dés lors un inconvénient mais un avantage, l’avantage de voir des paysages magnifiques lorsqu’on se réveille, l’avantage d’avoir la nature à proximité immédiate (et non le métro !) lorsqu’on a terminé son travail « assis », l’avantage de pouvoir travailler« debout »en se promenant dans la nature.

Ce dernier point, qui pourrait paraître farfelu à certains, ne l’est pas du tout quand on l’a « expérimenté ». C’est mon cas ! Je me promène tous les jours, avec un petit carnet …aujourd’hui ( demain avec un outil numérique « commandable » en langage naturel ? ) et je note telle idée par ci telle autre par là.

Persuadé, après 40 ans de Paris et maintenant 10 ans de retraite dans mon village, qu’on réfléchit mieux à la campagne je me permets d’insister pour que, dans le « regard sur l’avenir » cher à notre secrétaire d’Etat à l’économie numérique nos campagnes françaises aient une place de choix !

Encore faut-il équiper les campagnes des mêmes infrastructures de très haut débit que celles dont bénéficieront demain les personnes que l’on souhaite attirer chez nous ! Les déclarations et les décisions gouvernementales récentes vont dans le bon sens, celles en préparation (appels à projets) également.

Organiser des assises citoyennes

Mais il faut aller beaucoup plus loin car ce ne sont pas les 2 milliards du grand emprunt réservé aux infrastructures qui résoudront le problème. Si les Français souhaitent rééquilibrer la population sur le territoire, s’ils pensent qu’après l’exode rural massif du 20ème siècle l’arrivée de la société numérique peut amplifier le retournement de tendance observé dans la première décennie du 21 ème siècle il faut d’abord expérimenter rapidement les conditions de déploiement du très haut débit à la campagne comme le prévoit le gouvernement.

Il faut surtout que l’ensemble de nos élus, citadins compris, non seulement prennent conscience que la France dispose d’un atout considérable, son espace avec des territoires magnifiques mais encore qu’ils décident, par la loi, de  l’équiper équitablement d’outils de communication performants à base du seul support « extensible » et pérenne pour des décennies, la fibre optique.

Organiser des assises citoyennes pour, ensemble, réfléchir à la façon dont le numérique pourrait nous permettre d’ »imaginer demain », ne serait-ce pas une  superbe challenge ?

Pierre YGRIE

 


Originaire d’Auxillac (Lozère) Pierre Ygrié a fait ses études secondaires à Marvejols et à Mende, supérieures à Montpellier et, l’espace d’un été (1963) à Aoste. Il débute son activité professionnelle à la Safer Lozère puis rejoint la Seita (devenue Altadis en 1995) en 1964.

Il ne quittera cette entreprise qu’à 60 ans, en 2000, pour prendre sa retraite dans son village de Lozère.

Il pressent rapidement que l’économie de la connaissance peut être une chance historique pour ce département oublié par la société industrielle et donc totalement préservé.

Il crée une association dont le nom est à la fois porteur de racines "mystérieuses" (Gévaudan) et de modernité (Webs) pour affirmer l’ambition légitime de ce département, symbole de la ruralité s’il en est, à devenir le symbole de la ruralité moderne, « mariage » selon lui, du terroir et de l’Internet .

Réfléchir au monde dans lequel vont vivre ses petits enfants est la « passion » de ce retraité qui aime à dire qu’à la retraite qu’on a enfin la parole libre et du temps pour réfléchir. Conscient que, selon l’expression d’Edgar Morin, « chaque découverte est un îlot de connaissance dans un océan d’ignorance qui s’agrandir » il n’en reste pas moins déterminé en se référant à Sénèque cette fois «  ce n’est pas parce que c’est difficile que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile » !

 


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